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Vietnam : l’art change d’échelle, mais pas encore de système

Le marché de l’art vietnamien attire de plus en plus l’attention. En mars 2024, une toile de Mai-Thu s’est vendue 828 000 € chez Aguttes à Paris, établissant le troisième record mondial pour un artiste de l’École de Hanoï. La même année, la maison Millon ouvrait une antenne à Hanoï, devenant l’une des premières grandes maisons de vente occidentales à s’implanter directement au Vietnam.


Ces événements ne sont pas de simples anecdotes. Ils traduisent un intérêt croissant pour l’art vietnamien, à la fois du côté des collectionneurs, des maisons de vente et des institutions culturelles. Mais un marché qui attire l’attention n’est pas forcément un marché pleinement structuré.


Derrière les records d’enchères, les ambitions publiques et la visibilité internationale croissante, la filière artistique vietnamienne reste contrastée. Elle avance, mais avec plusieurs limites encore bien visibles.


  1. Artisanat : un savoir-faire reconnu, une marque encore trop faible


L’artisanat vietnamien représente aujourd’hui une part importante des exportations culturelles du pays. Le secteur génère environ 2,4 milliards de dollars de chiffre d’affaires à l’exportation chaque année et peut représenter jusqu’à 35 % des exportations culturelles vietnamiennes.


La base productive est considérable. Le Vietnam compte plus de 5 400 villages artisanaux, dont environ 1 350 à Hanoï. Certains villages, comme Bat Trang, spécialisé dans la céramique, sont devenus de véritables pôles économiques. Le village regroupe près de 200 entreprises, environ 1 000 foyers de production, et réalise un chiffre d’affaires annuel supérieur à 80 millions de dollars, avec des débouchés au Japon, en Corée et en Europe.


Sur le papier, les chiffres sont solides. Mais ils masquent une réalité plus fragile.


Entre 2020 et 2023, le chiffre d’affaires à l’exportation du secteur artisanal est passé d’environ 3 milliards à 2,4 milliards de dollars.

Cette baisse s’explique par plusieurs facteurs : l’impact de la pandémie, les tensions géopolitiques, mais aussi une concurrence de plus en plus forte avec d’autres marchés asiatiques.


Le principal enjeu reste la montée en gamme. L’artisanat vietnamien dispose d’un savoir-faire reconnu, mais il reste souvent positionné sur le bas ou le milieu de gamme. Les marges sont faibles, la production reste très fragmentée et la marque “Vietnam” n’est pas encore suffisamment forte à l’international dans le domaine de l’artisanat.


Trois limites ressortent clairement : un manque d’investissement dans le design, une production encore très familiale et difficile à industrialiser, ainsi qu’une faible stratégie de marque à l’export.


L’État vietnamien semble avoir identifié cet enjeu. La stratégie nationale des industries culturelles à horizon 2030 inclut l’artisanat parmi ses secteurs prioritaires. L’objectif est de passer d’une logique de préservation patrimoniale à une logique de création de valeur.

Mais la question reste ouverte : une stratégie publique peut-elle réellement suffire à transformer un secteur aussi fragmenté ?


  1. Marché secondaire : quelques records ne font pas encore un marché


Sur le marché des enchères, certains artistes vietnamiens atteignent désormais des niveaux de prix très élevés. Lê Phô, Mai-Thu ou encore Vu Cao Dam voient leurs œuvres se vendre régulièrement à plusieurs centaines de milliers d’euros. En 2020, une toile de Lê Phô avait même dépassé le million d’euros.


L’ouverture d’une antenne Millon à Hanoï en 2024 confirme que les grandes maisons de vente considèrent désormais le Vietnam comme un marché à suivre. Cela montre aussi qu’une base de collectionneurs locaux existe et devient suffisamment intéressante pour justifier une présence sur place.


Cependant, cette dynamique doit être nuancée.


La hausse des prix concerne surtout un nombre très limité d’artistes, principalement issus de l’École de Hanoï des années 1920 à 1950. Leur légitimité historique est déjà établie, leur production est limitée, et leur rareté alimente naturellement la demande.


Autrement dit, la progression de leur cote ne signifie pas encore que le marché vietnamien est profond ou mature. Elle montre plutôt qu’un segment précis du marché est en train de se valoriser fortement.


L’art contemporain vietnamien, lui, reste beaucoup moins structuré sur le marché secondaire. Les prix de référence sont encore peu nombreux, les transactions manquent de transparence, et les collections institutionnelles locales restent limitées. Or, sans institutions fortes, sans collectionneurs réguliers et sans historique clair des ventes, il est difficile de construire une valeur durable pour les artistes contemporains.


Le contexte international rend aussi la situation plus complexe. Le marché de l’art mondial a connu une période de ralentissement, notamment sur le segment haut de gamme. Même si la reprise semble amorcée, une grande partie des transactions concerne encore des œuvres à des prix relativement accessibles. Le segment des œuvres très valorisées reste donc sous pression.


  1. Scène contemporaine : beaucoup d’énergie, peu d’infrastructures


Ho Chi Minh-Ville est aujourd’hui l’un des centres les plus actifs de l’art contemporain au Vietnam. Certaines galeries et institutions privées jouent un rôle important dans la mise en avant des artistes vietnamiens, aussi bien localement qu’à l’international.


La Galerie Quynh, située dans le District 1, fait partie des structures les plus reconnues. Elle fonctionne selon des standards internationaux, avec une sélection exigeante, un accompagnement des artistes sur le long terme et une présence dans des foires ou événements internationaux. Elle représente notamment Tuan Andrew Nguyen, lauréat du Prix Joan Miró 2023.


Le Factory Contemporary Arts Centre contribue également à cette dynamique, avec un positionnement plus accessible et expérimental. Ces lieux permettent de donner de la visibilité à une scène locale qui ne manque ni de créativité ni de talent.


Mais cette scène reste fragile.


Le cadre réglementaire impose encore certaines limites à la création artistique. Les sujets politiques ou historiques sensibles peuvent être difficiles à aborder, ce qui limite parfois la liberté d’expression des artistes. Dans un pays dont l’histoire récente reste au cœur de nombreuses réflexions artistiques, cette contrainte n’est pas secondaire.


Résultat : plusieurs artistes vietnamiens conceptuellement engagés construisent d’abord leur notoriété à l’étranger avant d’être davantage reconnus localement. Bùi Công Khánh, par exemple, a exposé au M+ Museum de Hong Kong ainsi que dans de nombreuses biennales internationales. Cette reconnaissance internationale renforce ensuite sa légitimité au Vietnam.


Ce parcours “dehors d’abord, local ensuite” montre que le marché intérieur n’est pas encore totalement autonome. Il progresse, mais dépend encore beaucoup de validations extérieures.


Le manque d’infrastructures privées indépendantes reste aussi un frein. Les galeries capables d’accompagner les artistes selon des standards internationaux sont encore peu nombreuses. La scène contemporaine vietnamienne existe, mais elle repose sur un écosystème encore restreint.


  1. Diaspora: une vitrine internationale aux retombées encore limitées


Les artistes vietnamiens ou franco-vietnamiens formés à l’étranger jouent un rôle important dans la visibilité internationale de la scène vietnamienne. Leur double ancrage culturel leur permet souvent d’attirer l’attention d’institutions occidentales, de galeries et de collectionneurs.


Bao Vuong expose par exemple en 2025 à Nice, New York et Genève. Thu-Van Tran a récemment vu l’une de ses œuvres acquises par le Centre national des arts plastiques de Paris, une institution reconnue pour la sélectivité de ses acquisitions.

Ces parcours renforcent l’image d’une scène vietnamienne capable de dialoguer avec les grands circuits internationaux. Ils contribuent aussi à donner une légitimité culturelle plus large aux artistes liés au Vietnam.


Mais là encore, l’impact sur le marché local reste limité.


La diaspora agit davantage comme une vitrine que comme un véritable moteur de structuration intérieure. Les artistes basés à l’étranger bénéficient d’une visibilité institutionnelle forte, mais les retombées concrètes pour les artistes locaux, les galeries vietnamiennes ou les collectionneurs nationaux restent encore difficiles à mesurer.


Pour que cette diaspora devienne un véritable levier, il faudrait davantage de passerelles : résidences, collaborations, expositions locales, mécénat, programmes de formation ou partenariats avec les institutions vietnamiennes.


Le Vietnam a le talent, mais pas encore tous les outils


Le Vietnam dispose aujourd’hui de nombreux atouts pour développer une filière artistique plus forte : un artisanat riche, une histoire culturelle dense, une scène contemporaine active, une diaspora visible et un intérêt croissant des collectionneurs internationaux.


L’État affiche également des ambitions claires. L’objectif de porter les industries culturelles à 9 % du PIB d’ici 2045 montre une volonté politique de faire de la culture un véritable levier économique.


Mais l’art ne se structure pas comme l’électronique, le textile ou l’industrie manufacturière. Une filière artistique a besoin de temps, d’institutions solides, de collectionneurs engagés, de lieux indépendants, de mécanismes de financement et d’un cadre permettant aux artistes de créer librement.


Le Vietnam avance dans la bonne direction, mais plusieurs éléments restent à construire : un marché secondaire plus profond pour l’art contemporain, davantage de financements privés, une meilleure stratégie de marque à l’international et des infrastructures capables d’accompagner les artistes sur le long terme.


Le potentiel est réel. Le moment est favorable. Mais le marché de l’art vietnamien n’a pas encore totalement changé d’échelle.

 

 
 
 

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